mehryl levisse

guetter la première défaillance

installation in situ et pérenne

2020

 

 

château renaudin

charleville-mézières / france /

dans le cadre de l'exposition les jours enf(o)uis

un commissariat de julie iung

 

papier peint in situ pour le château renaudin,

musée de l'hôpital psychiatrique bélair

 

 

 

 

 

Le Château Renaudin, monument historique habité par la famille impériale Allemande en 1914 est un nouveau

musée dans la ville de Charleville-Mézières. L'Empereur Guillaume II faisant de cette ville une capitale impériale

pendant la première guerre mondiale. La particularité du Château Renaudin, il se situe en plein cœur du site

du Centre Hospitalier Bélair qui est un hôpital psychiatrique. Le projet du musée et du Centre hospitalier Bélair

est d'accueillir des expositions mais aussi des artistes en résidence au sein de cet hôpital psychiatrique.

 

C'est à l'occasion de la première exposition Les jours enf(o)uis, que cette commande d'un papier peint in-situ

et pérenne à vu le jour.

 

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                                                                                                        « Entendre les mots qui ne furent dits jamais,

                                                                                                                            qui restèrent au fond des cœurs

                                                                                                                                (fouillez le votre, ils y sont) ».1

 

 

G. Agamben2 rompt avec la tradition philosophique allant de Aristote à Heidegger, en suggérant que l’être

humain est loin d’être le vivant doué de langage. Qu’au contraire, il est le seul être vivant pour qui le langage

n’est pas naturel. Parler ne va pas de soi, l’être humain ne naît pas avec Logos. Les autres animaux sont des

créatures sémiotiques capables de communiquer entre elles, mais l’humain est une créature sémantique, ce

qui lui fait souvent défaut. Il dit ainsi que l’être humain est un être historique, au sens où vivre pour l’homme,

c’est avant tout la nécessité de se raconter. Mais que serait cette nécessité si la mémoire est, en tant que

source d’histoire, encore vive au point de faire symptôme et mettre à mal le sujet? Comment est-il possible de

se raconter quand les éléments narratifs de notre histoire sont imbriqués à des traumas encore inélaborables,

et souvent implicitement transmis ?

 

Commençons par dire que la transmission est par définition quelque chose de lourd à porter. Est transmissible,

ce qui reste brut, ce qui est évacué par une génération et tombe sur l’autre. Transmissible est ce qui n’a pu être

élaboré psychiquement, nécessitant ainsi un travail de longue haleine, un certain savoir-faire avec des restes

pour reprendre la belle expression de J. Altounian. Cheminement éprouvant puisque les véhicules de transmission

sont souvent en-deçà du fantasme et de la représentation. Autrement dit, il ne se transmet que ce qui reste de

ce qui a été perdu.

 

 Y. Gampel3 conçoit ces restes comme résidus radioactifs : S’ils sont intériorisés, ils touchent, avec la violence

insidieuse de la radioactivité, les trois espaces psychiques du sujet. À savoir, la relation à l’objet/à l’autre, la

représentation pulsionnelle et son rapport à ce qu’il y a d’intime en soi, et finalement le contexte dont lequel

évolue le sujet.

 

Le trou que forme certains secrets familiaux, ou répétitions transgénérationnelles, nécessite des réaménagement

créatifs. Dans ce trou, souffle les murmures, les spéculations, les désirs et les craintes. Un climat généralisé qui

met à mal les limites entre dedans et dehors. La clinique contemporaine nous apprend à quel point le fait d’être

héritier ou héritière d’une transmission traumatique c’est apprendre à parler in absentia de ce passé innommable.

De faire en sorte que la répétition qu’engendre ces « débris traumatiques » soit moins contraignante, de pouvoir

y faire avec sa jouissance au sens où l’entend Lacan4.

 

Ainsi, aller à la rencontre de ce passé est un travail se faisant dans l’après-coup. Comme si c’est dans l’après

qu’on peut rencontrer l’avant. Ces expériences non subjectivées ne peuvent trouver leur inscription que si nous

tentons de les historiciser, de les transformer en événement advenant, de les symboliser. Leur accordant ainsi

un contenant psychique et une place dans la trame narrative.

 

Parler à un autre de ce qu’on ne connait pas, c’est tenter de lier et convertir l’absence en présence. Le partage

d’un travail de pensée est une expérience de co-construction en filigrane à partir de ce reste de la langue. Mais

ce n’est pas que syntaxe et grammaire, rhétorique et éloquence. Les subtilités langagières sont aussi visuelles

et le discours de tout sujet est tel un pentimento : une strate dissimulant une autre, une couche faisant ressortir

une autre, une superposition de formes visant non seulement à transformer le contenu mais à le joindre à un autre.

 

C’est là où nous rejoignons le travail de Mehryl Levisse. Le papier peint in-situ, qu’il réalise à l’occasion de

l’exposition « Les jours enf(o)uis » au château Renaudin (Centre Hospitalier Belair), reprend les motifs des

tâches d’encre caractéristiques du Rorschach, matériel concret ayant des sollicitations latentes et invitant à la

projection : Les interstices du motif laissent s’engouffrer le sens. Leur caractère ambiguë, proche de l’étrange,

traduit l’altérité qui renvoie au plus familier en nous. Contempler devient une expérience du divers, du multiple,

de l’ambivalent et de l’intime. Le champs des possibles s’ouvre et permet la traversée5. Celle de l’oubli, du refoulé,

du traumatique, des trous qui passent sous silence l’intime, une traversé pour rejoindre l’océan mnésique et

déconstruire ce qui le rend « fou ». Le but est de se laisser à accueillir sa subjectivité avec sa part d’ambiguïté,

entendre les contradictions que ça peut générer et la parole qui permet à tout sujet de « se raconter». En acceptant

d’être déboussolé, on peut ouvrir un espace pour penser.

 

 

 

1 - J. Michelet (1842), Journal, 30 janvier 1842, T.1, Paris, Gallimard, 1959, p.377.

 

2 - G. Agamben, Qu’est ce que le contemporain ?, Paris, Payot, 2008.

 

3 - Y. Gampel, « Penser la mémoire impensable de l’extermination », in L’ange exterminateur, Cerisy, Éditions de

l’université de Bruxelles, 1993.

 

4 - Le registre de la jouissance dans la terminologie lacanienne s’écarte de la satisfaction ou du plaisir et permet de rendre

compte de la répétition morbide qui est en jeu.

 

5 - Définition issue du dictionnaire en ligne CNRTL : « L’action d’aller, grâce à une opération mentale, au delà de ce qui

constitue un obstacle, une gêne »

 

texte de Yassine Jamal Eddine

 

 

artistes de l'exposition

Robert Cara, Julie Faure-Brac, Mehryl Levisse

Rui Machado, Catherine Pochylski, Blandine Titeux