MEHRYLLEVISSE

texte de daniel guionnet et

valérie toubas

revue point contemporain

france

03.2018

 

 

- - - - - - - - - - - - - - - - - - -

daniel guionnet et valérie toubas:

Fondateurs et rédacteurs en chef du site en ligne

et de la revue papier trimestrielle Point contemporain.

- - - - - - - - - - - - - - - - - - -

 

 

mehryl levisse

 

 

« Mon corps est le point de départ de tout mon travail, peu importe où je suis, peu importe le matériel à ma disposition, mon corps me permettra toujours de produire une œuvre. » Mehryl Levisse

 

La pratique de la danse a donné à Mehryl Levisse la faculté d’utiliser son corps dans tout son potentiel, de le penser au-delà du genre, d’anticiper les formes qu’il peut produire tout en connaissant ses limites. Un corps multiple que l’artiste introduit dans des installations au même titre que les objets provenant de ses nombreuses collections. Dès ses premières compositions, l’artiste a choisit de créer et d’aménager lui-même l’espace de ses mises en scènes. Un moyen de contourner les contraintes architecturales et spatiales du lieu investi, un moyen aussi d’inventer un environnement complice pour le corps qui va l’occuper. Lés de papier peint et objets de famille sont ainsi associés à d’autres éléments, récoltés, trouvés ou chinés, pour composer la mise en scène « écrin » du corps et de la manière avec laquelle il viendra s’y inscrire.

 

« Je pense le corps et l’environnement en parallèle. L’espace est construit en fonction du corps, le corps est pensé en fonction de l'espace qui le reçoit. »

 

Si ces environnements n’existent pas réellement, ils sont le fruit d’une mise en place exigeante, rendue possible par la capacité de l’artiste à évaluer la présence d’un corps dans l’espace. Un travail que Mehryl Levisse exécute toujours seul afin de préserver la dimension intime du rapport entre l’objet et sa destination dans la composition scénique. Les choix qui président dans la constitution de ces environnements trouvent leurs origines dans l’univers familial de l’artiste, dans les lieux où il a vécu et dans son histoire personnelle, de sa natale Champagne-Ardenne au nord de l’Italie, en passant par le Maroc. Chaque bibelot, tenture, et souvenir renvoie à l’espace domestique, à la sphère du privé, à ces lieux de mémoire où s'expriment encore sentiments et émotions. Un espace profondément individuel et intime mais dont les réminiscences peuvent être partagées par chacun d’entre nous.

Depuis ses débuts, l’artiste collecte, classe et stocke tous les éléments qui pourrait lui servir à construire ses environnements et ses images, tout ceux qu’il a utilisés pour la production des précédentes compositions. Certaines de ces trouvailles peuvent parfois attendre des années avant de venir investir une mise en scène, d’autres s’y retrouvent de manière récurrente, comme le motif du crâne ou du trophée de chasse (La théorie du corps caché, 2011, L’âme des gibiers, 2012, Le lieu reposé du chevreuil, 2013) créant alors un lien entre les installations voire une narration entre les images. Un jeu de présence-absence entre ce qui apparaît dans l’image finale et les objets qui se trouvent face à lui qu’aucune retouche informatique ne vient accentuer. Un mécanisme narratif qui contribue d’ailleurs à la dimension de réalité, essentielle dans le travail de l’artiste et primordiale dans sa réception par le spectateur. Chaque scène est ainsi le fruit d’une action à la fois totalement fictionnelle et bien réelle, dont le public devient alors voyeur, et non pas le résultat d’une supercherie de photo-montage ou de retouche d’image.

 

« L’importance est de donner aux spectateurs la sensation de pénétrer dans une vraie scène de vie. Quelque part, la scène présentée se déroule réellement, l'identité étant condamnée à rejouer éternellement la même situation. »

 

Depuis 2010, l’artiste a produit une cinquantaine de « filmages », des captations photographiques qu’il présente seules ou accompagnées des objets qui ont servi à leur composition. Des réalisations que l’artiste considère comme des sortes de «  performances de l'intime où le corps a réellement vécu une situation ». Chez Mehryl Levisse l’image photographique nécessite une mise en œuvre qui peut prendre parfois plusieurs mois, des journées entières d’allers-retours entre la scène en cours et l’appareil photographique, afin que la construction de l’image soit parfaite. Une exigence qu’il impose à son propre corps (ponctuellement au corps de l'autre) pour atteindre l’attitude qui lui semble la plus juste, et portant une attention particulière à ne jamais être dans un mouvement ou dans une pose empruntée au répertoire du spectacle vivant. L’artiste ne cherche pas à être dans une forme de représentation mais à rester au contraire toujours dans un entre-deux, dans ce qu’il appelle un « non-mouvement » afin de donner aux spectateurs la sensation d’être soit en avance sur la scène qui est prête à se dérouler, soit en retard sur la scène qui vient de se passer, comme si elle avait déjà eu lieu. Si le corps photographié est bien dans le présent, semblant prêt à se mouvoir, il n’est pas théâtralisé. Aux postures de déclamation ou de révolte, Mehryl Levisse préfère la neutralité d’un corps à demi caché (Parade nuptiale, 2016), masqué (Le lieu reposé du chevreuil, 2013), dont on ne sait même plus s’il est humain, végétal ou animal (Marrée basse sur table d’élevage, 2015), jusqu’à devenir, comme les objets ou le mobilier, un ornement (série Ton sur ton, 2011). Des mises en scènes très référencées dans lesquelles se perçoit le goût de l’artiste pour les peintures de la Renaissance et celui des icônes de la peinture Byzantine. Des influences qui, sans être de réelles inspirations, habitent l’inconscient de l’artiste et se retrouvent dans une parfaite construction des images et une justesse dans les détails. .